Les parades sauvages de Lili Côme
L'art est une des rares activités qui permettent de mener une recherche sur soi-même. Cette certitude, Lili Côme la faite sienne depuis toujours. Aux Beaux-Arts de Paris, sous la tutelle de Claude Viallat et de Jean-Michel Alberola, elle a appris le sens de la composition, la maîtrise de l'espace et de la forme, ce qui n'a fait qu'exacerber sa passion jubilatoire pour la couleur. Dans une série sur le corps et la maternité, elle traduit son émotion avec des bleus, des noirs et des gris. Discrétion. Douceur. Partage. Mais c'est avec des tons purs et flamboyants, des évocations abstraites, complexes sur lesquels s'inscrivent des créatures énigmatiques, mi-hommes, mi-bêtes, poétiques et cocasses, que sa personnalité jaillit.
Tranchants par leur fulgurance acidulée sur de grands aplats envahis par des rouges somptueux et violents, ces motifs sont parfois cernés par des traits de couleur inventés à la pointe du pinceau. Lili Côme ne renie aucunement son passé littéraire et, à son style volontiers narratif, elle ajoute des messages sibyllins dont cette phrase de Rimbaud : « J'ai seul la clef de cette parade sauvage ». Ce qui n'a rien d'innocent. Il y a toujours une structure cachée, un symbolisme secret, une mise en scène, un regard vers l'extérieur dans ses lumineux déploiements chromatiques. Une géométrie inquiète qui participe au chaos et à la cohérence du monde sous-tend ces métaphores architecturales ponctuées de fragiles accidents. Lili Côme sait montrer en dissimulant, briser la ligne droite et, à demi-mot, avec quelques touches d'humour et une note de tendresse, raconter une histoire.
À travers son travail, elle poursuit un dialogue entre la peinture et la couleur, aussi subtilement que le souhaitait Jean Dubuffet, de manière à ce que l’œuvre demeure, pour elle même comme pour le spectateur, une question et non une réponse.
Dane Mac Dowell
Rédactrice en chef adjointe de la revue Résidences
Le monde de Lili Côme : d'amour et de douceur
Il existe des peintres poètes, j'en ai rencontré une, Lili Côme, insaisissable, comme ses oeuvres, comme les vraies natures d'artistes qui ne se livrent pas facilement.
Ses huiles sur toile, de véritables papillons volants déchiffrables pour nous habitant de la Terre, et d’une drôle de terre, avec ses maisons en apesanteur, ces résidents qui flottent, ces arbres sortis d'un conte pour enfants, ces tricycles et ses arcs-en-ciel.
Tout est variations d'une délicatesse subtile, ses couleurs sont celles du bonheur, et la palette de l'artiste n'est jamais hésitante car elle sait en plasticiennes d'expérience comment appliquer, créer des zones incandescentes de lumière ou au contraire se faire plus discrète dans la pâleur évanescente d'un paysage sorti d'un Orient purement imaginaire.
Le monde onirique de Lili Côme nous apporte une dimension métaphysique de plénitude inouïe.
La fraîcheur intense de ses scènes ludiques nous apporte la vraie joie d'un paradis perdu, celui de l'enfance, de l'innocence la plus pure.
Dans ce monde apaisé, pacifié, hors de tout conflit, l'écriture de Lili Côme est paradoxalement d'une grande profondeur, car elle fait resurgir sans même le savoir l'esthétique Chagallienne, elle ressuscite le monde enfoui du passé, celui des exilés, ou des rêveurs, ailleurs, toujours ailleurs, résidant dans un monde qui ne leur convient pas, et s'échappant par les songes vers d'autres espaces.
Lili Côme nous invite à prendre cet envol et sa peinture agit comme une douce thérapie, car elle sait parler en poète, sans jamais choquer, dans et par la délicatesse de son geste, elle recompose la vie, avec une sensibilité hors du commun, chaque élément trouve sa place dans la toile dans un entrecroisement de formes extraordinaires.
On croit que tout est sans dessus dessous, tohu-bohu, mais tout est bien pensé, chaque personnage à sa place, dans une thématique constante.
Lili Côme crée ainsi par ses toiles une continuité poétique unique, comme une suite romanesque dont on doit lire la totalité pour comprendre chaque pièce unique, ou comme les suites de Bach, qui obéissent à une structure rationnelle.
La poésie des oeuvres de Lili Côme n'exclut pas le travail rigoureux et architectural, la spontanéité du geste pictural est toujours maîtrisée par un grand contrôle de soi-même.
À la recherche d'un absolu dans la peinture, Lili Côme participe à l'histoire de l’art par sa capacité créatrice non pas seulement au niveau des matériaux utilisés mais des idées matérialisées en formes poétiques, ce n'est pas à proprement parler l'invention d'un autre monde qu’elle nous livre, mais la recomposition de ce monde-ci, ce monde-ci qu’elle met dans la grande machine à laver de ses pensées, elle le retraite, le recycle, le rend magnifique, tellement plus beau, tellement enchanteur qu'on se surprend à vouloir vivre au sein de sa peinture, et de ne plus vouloir en sortir.
La sincérité bouleversante de cette suite picturale réside dans la pure poésie, Lili Côme crée une écriture néo- surréaliste, et ne se laisse jamais enfermer dans un courant esthétique officiel, car elle répugne délibérément à cet emprisonnement, inutile et absurde pour l'artiste.
La formule de Rimbaud lui convient parfaitement « il faut être absolument soi-même » et rien que soi-même sans jamais céder à la facilité démagogique des modes et des nouvelles tendances dans l'art contemporain.
En ce sens, elle prend ses distances avec un courant morbide à l'oeuvre dans l'art actuel qui compromet tout espoir de ressourcement et d'émerveillement face aux valeurs de la vie ; qu'est-ce que la beauté ? Ce n'est précisément ni dans le classicisme académique ni dans ce nouveau nihilisme, mais dans une recherche intérieure, que l'artiste découvre la splendeur des lignes, des formes, dans une combinatoire savante de couleurs créant une lumière sidérale.
C'est la plus belle conquête de l'artiste, conquête d'un monde inexploré, d'un nouveau continent, l'invention ex nihilo d'une autre réalité qui émerge de son monde à elle, ou l'inconscient côtoie le conscient, ce monde peuplé de personnage infiniment bons, qui ne nous veulent que du bien, et qui nous appelle pour un tour de manège ou un tour de magie.
L'amateur d'art ne réponde positivement à cette jubilatoire envie de rentrer dans la toile, captivé, il en sort abasourdi, transformé mais heureux.
PATRICIA TROJMAN
Docteur en philosophie, Critique d'Art, novembre 2006